Devant un grand mur de pierre, vous trouvez un grand livre usé par les méfaits du temps, ouvert, sur un autel en pierre. Vos yeux se mettent à suivre les lignes qui courent le long de ces deux pages:Dame Brique courait. Elle filait droit. Elle était le mur qui séparait leurs forces, le barrière entre eux, elle n'aurait jamais dû quitter le poste que lui avaient confiés leurs Ancêtres!
Fureur avait laissé éclater sa rage la plus profonde. Son corps se mouvait tel un pantin ballotté par son marionettiste, frappant, mordant, déchirant tout à portée. Les flammes qui l'habitaient depuis tout ce temps étaient visibles à présent Et plus seulement dans ses yeux. Lumière se tenait derrière, absente d'elle-même. Cette fois, elle ne calmait pas le brasier, le laissant se muer en incendie.
Vite, plus vite. Elle devait aller encore plus vite si elle voulait tout arrêter à temps. Plus vite...
L'homme de sang et de rage frappait toujours plus fort. Le mur en tremblait à chaque coup. Les os de ses mains étaient depuis longtemps en miettes. Une flaque rouge sombre s'était formée à ses pieds. Ca y est. Ses bras se sont tus, brisés. Ses jambes étaient sur le point de l'abandonner. Il titubait. Il s'inclina légèrement en avant, poussa du reste de sa force avec les talons, et son corps bascula une dernière fois.
La Naine, essoufflée, était enfin parvenue devant la porte enchantée du laboratoire. Elle posa la main sur la poignée, ferma les yeux, et clancha.
Le crâne de Fureur avait heurté le mur de plein fouet, suivi de prêt par la cage thoracique. La colonne vertébrale se serra d'abord du fait de la pression de la tête, en haut, puis se tordit vers l'arrière, avant de se briser comme du verre lorsque le dos du mage entra au contact de la pierre nue du sol. Les flammes de son corps consumaient sa peau.
Elle entra dans la salle. Dans la pénombre, elle n'eut pas de mal à distinguer la combustion de Fureur. Elle courut vers lui. À mi-chemin, elle sentit sa tête comme tirée en arrière et chuta sur les fesses. Lumière l'avait retenue par le crâne.
La peau brûlait toujours, noircissant et se solidifiant d'abord, puis partant en cendres grises... Une autre peau se révéla sous les lambeaux de la première.
Dame Brique se releva lentement, ne sentant plus la présence de l'Elfe à côté d'elle, avant de se sentir projetée contre le mur de sa gauche, sans vraiment comprendre. Un goût de sang lui vint à la bouche et une terrible douleur explosa au niveau de son estomac. Ses pieds ne touchait plus le sol. La flèche qu'avait tirée Lumière s'était fichée dans le mur. Le sang coulait à flots des deux plaies de son corps.
Le feu se calma un peu, et sa lumière baissa brusquement. Fureur avait changé, maintenant. Son corps était celui d'un homme, plus celui d'un monstre. Là où sa peau était noire et pourrie se trouvait maintenant une douce membrane rose pareille à celle des autres humains. En bref, l'abomination en putréfaction s'était muée en un homme respirant la santé... En apparence. Seuls ses yeux terribles et ses lèvres noires n'avaient pas changé.
Lumière s'avança vers le nouvel homme, encore immobile. L'Elfe, toujours aussi magnifique, le contempla un instant, les yeux avides, aveugle à tout ce qui n'était pas la flamme qui habitait son compagnon de toujours. Ses fines oreilles, elles, étaient sourdes à la voix de sa naine d'amie. La lumière du feu se reflétait dans ses pupilles. Beau papillon de nuit attiré par la mortelle flamme...
Les lèvres des deux Ombres se frôlèrent sous le regard terrifié de Dame Brique.
Un rayon lumineux perça Fureur au niveau du nombril. Il transperça Lumière de même. Celle-ci se mit à briller d'une aura dorée, tandis que son visage, figé dans son ébauche de baiser, était éclairé par l'aura noire qui émanait de Fureur.
Le rayonnement s'amplifia, agrandissant son passage, et se vit accompagné de nombreux autres; les corps des deux amants étaient parsemés de petits trous de lumière, toujours plus nombreux, jusqu'à se noyer dans l'éclat puissant de leur flamme commune.
Lorsqu'un rayon frappait un mur ou le plafond, celui-ci s'effritait dangereusement. Dame BRiue était justement entourée de plusieurs rayons, le pan de mur derrière elle finit par se fissurer et tomber en avant. La flèche, au contact du sol, perça le mur et s'enfonça dans le ventre de la Naine jusqu'à l'empenage. Celle-ci, embrochée et écrasée, remercia le trait lumineux qui vint abréger sa souffrance et son horreur entre ses deux yeux.
À l'extérieur de la salle, derrière la brèche du mur, il n'y avait rien. Le noir profond, le vide insondable de l'autre plan qu'avait investi Fureur pour créer son laboratoire. La vive lumière du feu des Ombres se perdait dans l'infini.
Peu de temps fut nécessaire pour que le reste des murs et le plafond ne cèdent, aussi la salle ne devint plus qu'un simple rectangle de roche jonché de débris en pierre, perdu dans l'immensité de cette dimension. C'est dans ce décor que prit fin cette longue histoire, lorsque les flots lumineux se tarirent, une fin résumée par deux âmes entremêlées et pétrifiées, couchées sur une flaque de sang et de cendres...